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06/01/2008, 21h28
Victoria elle même signalait en faisant preuve d’humour que tous ses livres étaient posthumes, en acceptant le peu de poids qu’on accordait à son œuvre. Nous aurons toujours une dette envers elle: peu de choses sont parues dans notre pays sur son œuvre, mis à part les gloses qu’ont méritées ses Testimonios. Une tenace indifférence tourne autour de l’œuvre de cette femme à qui Gabriela Mistral a dit : «Depuis que j’ai lu votre premier livre, j’ai su que vous entriez dans l’écriture littéraire avec tout votre corps».
Et Gabriela se pencha particulièrement sur cet éternel va-et-vient de Victoria, qui dispersait ses dons et la soustrayait à sa mission. Ses lettres cristallisent l’urgence de trouver enfin une Victoria recueillie et concentrée, moins menacée par les pouvoirs de sa propre générosité : «Continuez le projet que vous avez entrepris. Mon Dieu, vous avez de quoi nourrir l’âme des pauvres. Vous êtes extrêmement riche; vous pouvez faire ce que vous voulez à l’endroit —physique ou moral— où vous vous fixez, où vous arrivez. Mais fixez-vous, restez, ne voyagez pas, ne vous abandonnez pas à l’inconstance, ne vous fatiguez pas, ne vous niez pas, ne renoncez pas».
Mise à l’écart comme muse ou femme d’affaires, comme traductrice ou mécène, comme journaliste ou interlocutrice privilégiée, comme femme aimante ou amie pleine d’attentions face à tout accident domestique susceptible de perturber le calme de ses illustres amis— se préoccupant aussi bien de l’accueil zélé de Rabindranath Tagore que de l’état des chaussures de Paul Valéry—, Victoria ne cesse d’écrire inlassablement. Elle écrit en voyageuse émerveillée et merveilleuse, en auteur et en comédienne, en observatrice infatigable de la nature et des insectes humains qui tant de fois nous perturbent. Comme le signale remarquablement Martínez Estrada, elle traverse, comme une branche dorée, la jungle où habitent les panthères et les léopards.
Elle écrit non seulement des articles et des livres, mais aussi —outre ses mémoires— une infinité de lettres —qui mises en recueil dépassent en volume le reste de son œuvre—, sans ambition mais en faisant preuve d’une remarquable ténacité et d’un instinct inflexible; Victoria écrit entourée de silence.
Généreuse comme elle l’est, elle ne se lasse pas d’enfoncer un stylet très aigu dans les fissures des hommes glorieux. Ces instantanés impitoyables sur les génies et les apprentis génies qui l’entourent sont mémorables :
«Lacan me semble être un petit Napoléon» ; «Ravel semblait ignorer Ravel» ; «Borges ne mérite pas le talent qu’il possède» ; «Noailles était un mélange de cygne et de serpent» ; «Simone de Beauvoir, qui me donnait des cours sur le féminisme de Virginia Woolf, ne connaissait pas Trois Guinées». Sans oublier cette radiographie de sa relation avec Caillois quand elle lui écrit : «Peut-être ne connais tu pas encore l’étendue du domaine que nous avons cultivé. Toi aussi, tu m’as offert des choses. Peut-être pas celles que je m’attendais à recevoir. Les dieux m’ont protégée.»
Si ces définitions mémorables sont tombées dans l’oubli, c’est parce que l’on réduit Victoria au rôle d’admiratrice perpétuelle, de consolatrice sans égal, d’amie dévouée et inconditionnelle. Le fait que toutes ces vertus —qu’elle a incarnées à tant d’occasions— n’aient pas terni sa puissante capacité critique, aussi lucide que foudroyante, dément l’image classique d’une Victoria amicale, frôlant la naïveté. Mais l’heure de sauver les dons critiques d’une femme qui connaissait beaucoup plus la littérature que les théories littéraires, et la générosité beaucoup plus que la déconstruction, est arrivée, heureusement.
Musique
“Victoria Ocampo a puissamment influencé la musique argentine, que ce soit depuis son poste de membre du directoire du Théâtre Colón, ou bien par l’aide inconditionnelle qu’elle fournit au groupe Renovación”, écrivit Jorge D’Urbano. La musique entra dans la vie de Victoria quand elle était encore une enfant. Ce fut sa tante Mercedes —qui avait fait des études de musique à Paris et qui avait l’habitude de jouer du piano à la Villa Ocampo— qui lui fit découvrir la musique de Chopin. L’enfant fut émue jusqu’au délire : “J’avais l’impression que cette musique me pressait le coeur jusqu’à changer sa forme. Ou peut-être, au contraire, qu’elle le serrait jusqu’à découvrir sa forme, en un plaisir douloureux”. Puis elle se prit d’enthousiasme pour Fauré et Debussy. Lorsqu’un membre de leur famille mourait, les Ocampo avaient l’habitude de fermer leur piano a clé pendant quelques jours.
Victoria ne comprenait pas le sens de cette interdiction, car pour elle la musique “était le refuge naturel pour ces moments-là”.
En 1924, le chef-d’orchestre Ernest Ansermet arriva à Buenos Aires, et Victoria se consacra ardemment à le convaincre de rester dans la ville pour travailler avec l’Association du Professorat Orchestral (APO), à laquelle elle fournissait une aide financière. Alors, “pour la première fois, notre public put entendre non pas seulement Debussy et Ravel, mais aussi Prokofiev, Honegger, Stravinsky, Falla, Malipiero...”, raconte Vázquez. À la première représentation du Roi David de Honegger, Victoria interpréta, en français, avec une diction parfaite, le rôle de récitante. Elle “fut tellement sensationnelle qu’elle écrasa tout le spectacle”, souligna Madame Castro. ??? (dire de qui il s’agit). Elle le refit quelques années plus tard, dans la Perséphone de Stravinsky. En 1930, elle se rendit à New York. Victoria fut émerveillée par la passion spirituelle de la culture noire et passa les nuits de son séjour au Cotton Club, pour entendre Duke Ellington. Au milieu des années soixante, à son retour à Londres, Victoria se montra très enthousiaste pour des jeunes gens dont elle avait la certitude qu’ils marqueraient leur époque: c’étaient les Beatles.
La mode
Il existe une photographie de Victoria Ocampo, où d’un air hautain on la voit traverser la rue, et défier le trafic. Elle porte un pantalon et un manteau avec une fourrure. Car Victoria, aimante de la mode, cherchait surtout à être à l’aise et défiait les habitudes des autres femmmes de l’époque qui pensaient que les pantalons étaient encore réservés aux hommes.
Sylvia Marlowe se souvient qu’un jour, vers les anées quarante, Victoria sortit manger le midi à New York, en compagnie de l’éditeur Alfred Knopf; mais lorsqu’ils arrivèrent au restaurant, le gardien refusa de les laisser entrer sous pretexte que la femme portait des pantalons en flanelle.. « Elle semblait ne jamais porter des jupes lors de ses voyages », note Marlowe.
Mais les idées féministes de Victoria, ne l’empêchaient pas d’admirer Coco Chanel. Lors de ses passages à Paris, elle avait l’habitude de se rendre à la maison Chanel pour commander quelques habits et dans son Autobiographie, elle décrit avec précision le tailleur Chanel qu’elle porta pour sa première rencontre avec Keyserling à Paris : « un tailleur bleu marine, un pullover bleu, rose et marron ».
Victoria, admiratrice et défendeuse des droits de la femme de l’écrivaine Susan Sontag, dissentait avec l’américaine sur ce seul point. Sontag soutenait que les impératifs de la mode constituaient une frivolité et conseillait aux femmes de ne pas se préoccuper de leur aspect physique. Victoria souliganit alors : « ce serait dommage qu’on nous prive du spectacle d’une femme habillée avec du bon goût ».
“Même l’odeur de l’air qu’on respire là-bas —écrivit Victoria Ocampo, se réferant à Villa Ocampo— est mêlé à toute ma vie comme s’il était mêlé aussi à la vie de mes prédecesseurs ». Villa Ocampo fut, non seulement l’enclave des plus prestigieuses figures de la littérature et de la culture mondiale, mais aussi le dernier refuge de la vie de Victoria Ocampo. Une imposante maison liée à l’architecture écléctique de la fin du XIX ème siècle, diffusée à travers le style pittoresquiste anglais, que conjuga plusieurs sous styles (le franco-victorien par exemple). Située à Béccar, San Isidro, Villa Ocampo est aujourd’hui l’un des rares exemples existant encore des grandes maisons de campagne de la fin du XIX ème siècle. Entourée d’un jardin romantique qui dialogue vivement avec l’architecture, la maison donne sur les ravins de la côte Nord du Río de la Plata. Villa Ocampo fut construite en 1891 par le père de Victoria, Manuel Ocampo, un ingénieur de ponts et chaussées.
Sur les ravins de San Isidro la maison aux murs extérieurs peints en ocre rougeâtre, comme les palais romains, s’étale sur quatre étages de 450 m2 chacun. L’entrée principale, dont les mansardes à l’ardoise se font remarquer timidement entre les arbres, se réalise à travers un porche qui conduit vers un hall central, en passant par un vestibule avec des escaliers en marbre. Sur ce hall, plafonné d’un splendide vitrail, donnent les chambres principales orientées vers le fleuve. Sur la gallerie, une terrasse avec une balustrade, occupe tout l’espace, et offre une majestueuse vue sur le parc. La Villa Ocampo n’a pas de chauffage central car elle fut conçue pour que la famille s’y rende seulement pendant l’été. Lorsque Victoria hérita la maison, elle entreprit sa rénovation, avec une touche cocasse et moderniste: elle fit blanchir les murs pour les rendre lumineux, mais conserva intact l’extérieur. C’était une recherche de simplicité pour le bâtiment. Victoria fit don de Villa Ocampo à l’UNESCO en 1973, six ans avant sa mort. La maison a été classée Monument Historique National en 1997.
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